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Présages

Depuis vingt ans Bertha von Suttner savait que cette guerre arrivait, tandis que nous vivions notre vie à deux pas d'elle sans nous en douter.

Mais, je vous le demande comme je me le demande, est-ce que je dis vrai quand j'affirme que nous avons été imprévoyants, que nous n'avons pas vu venir cette guerre ? Oui et non, chacune des réponses serait exagérée, car il y a en chaque homme une manière propre de savoir, une manière propre et dangereuse de savoir et de ne pas vouloir savoir à la fois, liée à une fonction élémentaire de notre volonté de vivre. Nous remarquons beaucoup de choses, mais nous ne les remarquons pas consciemment parce que nous ne le voulons pas, parce que nous les refoulons violemment et les maintenons dans le subconscient, dans le crépuscule de nos sentiments. Nous savons tous ce qu'il en est de la mort, qui vit en nous et y croit, mais nous ne voulons pas le savoir, pour vivre plus clairement, et nous faisons comme si nous devions respirer éternellement. Nous savons, quand nous traversons un paysage printanier, tandis que nous profitons de cette image étincelante à la fenêtre de notre compartiment, que devant nous, dans la locomotive, un homme à moitié nu transpire devant la chaudière ; mais comme nous savons que nous gâcherions notre plaisir avec une telle pensée, nous la repoussons violemment.

Ainsi, en temps de paix, par facilité, par légèreté et par instinct de survie, nous n'avons pas cru à la guerre, parce que nous ne voulions pas être dérangés. Mais elle, Bertha von Suttner, avait choisi la tragique mission d'être l'éternelle trouble-fête, à contretemps de son époque, comme Cassandre à Troie ou Jérémie à Jérusalem. Elle avait héroiquement décidé de vivre au milieu des sarcasmes plutôt que de trahir son coeur.

Stefan Zweig, 1918

Je sais trop bien à quel point la situation des Juifs est tragique. Dans mes articles, je ne pouvais y faire que des allusions [...] Et par dessus-tout, le plus important, c'est qu'en raison des terribles souffrances des gens de Galicie qui se battent pour l'Autriche, on trouve des arguments en faveur de l'antisémitisme. Je suis fermement convaincu que l'exaspération qui est déjà latente actuellement, se déchaînera non pas contre ceux qui ont provoqué la guerre, le parti de la Poste du Reich, mais contre les Juifs. Je suis convaincu, inébranlablement, qu'après la guerre l'antisémitisme fera le nid de cette "grande Autriche", que la Pologne et les Viennois trouveront là enfin une sorte d'unité.

Stefan Zweig, dans une lettre adressée à Abraham Schwadron, probablement dans l'été 1916